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07/08/2010

120%

Les Milles, Zone Industrielle.jpgEtait-ce le printemps ou l’automne 1993 ? … Je ne sais plus .. Avant tout, c’était jour de sondages. Jour de joie.
Pour la petite, Onde Latine.

Nous n’avions pas encore migré, Quai de la Joliette, à Marseille. Nous étions en banlieue aixoise, aux Milles, un endroit terne, sans saveur, comme c’est le cas pour toutes les zones industrielles où chaque bâtiment se ressemble, vitré, moche, impersonnel.
Les locaux étaient brefs. Un bureau, celui du boss. Une pièce principale, vaste et claire, où cohabitaient commerciaux, secrétaires, animateurs, chef d’antenne et programmateur. Enfin, deux studios. L’un réservé aux interviews, au montage, à l’élaboration de messages publicitaires et autres outils promotionnels comme, par exemple, l’habillage (jingles, liners ...). L’autre exclusivement dévolu à la diffusion antenne avec vue sur une route triste à mourir.


Or, donc, c’était jour de joie. Enfin, elle décollait, notre Onde Latine ! Et pas qu’un peu ! Un vrai feu d’artifice ! 120% ! ... On en riait aux éclats, comme des bossus, tellement c’était énorme ! ... Pensez ! ... Nous avions amélioré notre « audience » de 120% par rapport à la « vague » précédente ! ... Oh, bien sûr, quand vous partez de rien, ou presque, soit de zéro virgule quelque chose, ça n’est pas une performance ! Mais tout de même ! Une progression pareille, c’est pas banal ! Ça vous y donne des ailes et du rêve ! Quand bien même nous ne devions être qu’à un point deux (sur Marseille) ! Mais, peu importe ! Tout à coup, on se faisait des projets, tous aussi fous les uns que les autres ! Et si Onde Latine devenait un réseau national, hein ? Oui, comme Nostalgie ou Chérie FM ! Après tout, pourquoi pas ? Le créneau n’était-il pas libre ? Celui d’un format « 100% chansons françaises » (de Piaf à MC Solaar en passant par les Cabrel, Goldman et autres Sanson) ! ... Vrai, on imaginait déjà ce que ça pourrait être, à Paris, forcément, à Paris ..

Et pis 120%, ça te gomme tous les différends, les embrouilles, les lettres recommandées, tout est oublié ! Allez ! On va fêter ça, et comment ! ... Et v'là-t-y pas qu’on sort, frénétiquement, les horribles gobelets blancs en plastoc, le Pastis, le rosé, toute la panoplie de l’apéro de compétition ! ... Santé ! ... A la vôtre ! ... Une autre ! ... Ça blague, ça vanne, ça crie, ça s’embrasse ! ... J’l’ai dit, tout est oublié ! V’là qu’on est tous des frères, fiers d’être dans le même bateau ! V’là qu’on s’aime, qu’on est content de se connaître ! Soudés comme jamais ! ... Mets-en moi une autre ! Allez ! Et mégotte pas sur la quantité ! C’est que, dis, ça s’arrose, un évènement de ce calibre ! Ça se bichonne ! ... Et glou ! Et glou ! Et glou ! ... Buvons ! A 120% ! ... Et un dernier, hein, allez ! Un p'tit dernier pour la route ! Et, j’y vais ! La tête pleine de rires, de joie, de folies ! ... Me voici dans cette 4L blanche, ce « tombeau » comme tu l’appelais, et hop, direction Aix-en-Provence ! Rue du Puits-Neuf.

Ah bon Dieu ! ... J’avais pas fait deux bornes, que je les vois. Y’en avait partout ! Des képis et du bleu. A l’entrée de la cité aixoise. Des gendarmes, en veux-tu, en voilà.
Et pas moyen de rebrousser chemin.
Me souviens que j’ai pensé au film de Beineix, 37°2, La Matin, cette scène où Anglade se fait arrêter par Lindon-le-gendarme, « papiers du véhicule ! » et que, pas démonté, sourire aux lèvres, il lui annonce la couleur ; il vient d’apprendre qu’il est papa, que c’est la première fois, et le Lindon, il fond, se transforme, papa-poule, « z’auriez pas une cigarette ? » après quoi, il dresse le tableau, le topo « Les pères, ce sont les derniers aventuriers des temps modernes », et v’là qu’il entonne la chanson de Duteil : « Prendre un enfant par la main/Pour l’emmener vers demain » scène jouissive, surréaliste, coucher de soleil, poids-lourd fendant l’air ..

« Veuillez couper le moteur de votre véhicule, monsieur ! » Qu’il m'ordonne, le gendarme.

C’est un contrôle alcoolémie.
Il me présente le ballon.
Mais moi, je suis Zorg. Celui de 37°2 ... Heureux, et bien décidé à lui dire la vérité, rien que la vérité !

« Ecoutez, je crois que c’est pas la peine .. »
Il a un geste de recul. Brusque.
« Oh-là-là, m’sieur ! » Qu’il fait.
Je dois sentir le Pastis à dix kilomètres.
« Mais justement, je voulais vous expliquer .. Enfin .. Je sais pas si vous connaissez cette radio .. Onde Latine .. »
« Onde Latine ? »
« Oui .. »
« C’est bien vous qu’êtes aux Milles ? »
« Voilà, oui. C’est nous. C’est Onde Latine .. Et alors, figurez-vous qu’aujourd’hui on a reçu les sondages .. Vous savez, les mesures d’audience .. Comme .. Comme pour la télé, quoi ! »
« Moui … »
« Et .. Enfin .. C’est incroyable ! On a pris 120% ! ... D’audience ! D’un coup ! ... Alors bon, ben .. On a fêté, ça .. Voyez ? … Et puis, emporté par notre élan, ben .. »
« Oui, mais quand même .. »
« Ben oui, je sais, c’est pas raisonnable, mais .. On était tellement content ! ... Vous savez, ça fait qu’un an qu’elle existe cette radio, alors pour nous, c’est .. »

Il a l’air embêté, ce gendarme. Il regarde discrètement ses collègues, les automobilistes, les ballons. C’est fin d’après-midi. Il fait bon.

« C’est vrai qu’on a un peu forcé sur le .. Enfin, on s’est pas rendu compte, quoi .. »
« Ah ça, j'veux bien vous croire .. A votre haleine, m’sieur, y’a pas de doute possible ! [Il rebalance un regard vers ses collègues qui turbinent] … Et … Et vous faites quoi, là-bas, vous ? »
«  Animateur .. »
« Animateur ? .. Et euh .. On peut vous entendre ? »
« Ben .. Oui .. Le matin ! .. Tous les matins, à partir de neuf heures .. »
« Le matin ? .. Ah oui ! .. Moi, j’écoute plutôt le soir .. C’est pas mal, d’ailleurs .. Mais vous devriez passer plus de Goldman .. Hein ? »
« Mais on en passe, du Goldman .. »
« Ah ? .. Ben, j’ai pas dû tomber au bon moment, alors .. »

A nouveau, il jette un œil sur ses collègues .. Vite fait ... Nous sommes seuls ... Tranquilles .. Les autres, n’ont rien vu. Rien ..

Il se penche vers moi, tout bas, me demande si j’habite loin.
Je lui mens, mais avec un aplomb incroyable :
« Non ! ... Non, non ! .... Vous voyez : je continue jusqu’au rond-point, là-haut, et ensuite, c’est ... C'est à droite, et .. Et voilà ! »

Il se gratte la tête, soupire, se mord ses lèvres, soupire encore, se tortille.

« Bon, qu’il fait. Ça va pour cette fois .. Mais j’vous préviens ! Si je vous y reprends, j’vous aligne ! ... Compris ? »
« Oui, m’sieur ! »

C’est gagné ! ... Il va me laisser ! ... J’arrive même pas à le croire ! ... C’est énorme ! ... Comment ? Mais comment j’ai réussi ça, moi ?

« On s’est bien compris, hein ? Qu'il insiste. La prochaine fois, j’vous ferai pas de cadeau ! »
« Oui, oui, m’sieur ! .. Merci, hein ! Vous êtes vraiment sympa ! ... Merci ! »
« Ça va .. Ça va .. Allez filez ! » Qu’il dit, faussement énervé.

Je remets le moteur en marche, profil bas, cool, respect, démarre doucement, passe la première, et zou, je trace sans faire de vagues laissant derrière moi une armée de ballons et de gendarmes ... Je me marre tout seul dans la 4L ... Un rire nerveux ... Crétin ... 120% ! ... Putain ! ... Quelle chance ! ... Quelle journée ! ..


NB : Onde Latine continuera à «  grimper » sondage après sondage. Au printemps 1996, au bout de quatre années d’exercice, elle « faisait » quatre points cinq sur Marseille et cinq points sur Nice. C’est à partir de juillet 1996 que le temps se gâta. Que la chute s’amorça. Et que rien ne put l’enrayer.

 

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