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01/08/2010

L’Enveloppe

Hôtel Maillot, 46 Rue de Sablonville.jpgJe pensais pas rester. C’était trop grand, me disais-je, cette ville, tous ces gens, partout. J’étais perdu. Complètement.
Vrai, je me sentais pas à mon aise. Mais voilà, j’y étais.

Depuis le mois de février de cette année 1988, je partageais mon temps entre Limoges (la semaine) et Paris (le week-end) priant pour que ma 4L rouge sang ne rende pas trop vite l’âme … Elle a souffert, la petite, sur ce parcours … Elle s’en est pris des coups de klaxon rageurs dès la Porte d’Orléans venue. Parfois même, bien avant … Je n’étais pas habitué à ce flot de voitures, cette furia motorisée. Mes yeux rivés sur les rétroviseurs..


Au début, je prenais une chambre, peu avant Paris. Un Buffalo Grill … Puis, comme engaillardi, je me rapprochais, et c’est rue de Sablonville, à Neuilly-sur-Seine, que je la posais, ma valise … Un hôtel étrange, sombre, pas très avenant. Mais pratique. Puisqu’à quelques centaines de mètres de la station. La radiophonique.

Il aura fallu en faire des pieds et des mains pour qu’ils me donnent ma chance. C’est par un tiers que j’y parvenais. Faut voir comment elle les harcela, têtue, assurant que je ferais plus que l’affaire, allons, vous verrez, le petit-là, le provincial, mal dégrossi, celui qui dit pas grand chose, le taciturne, derrière un micro, il est marrant, ce mec-là ... Il dit des choses.
Alors, il ont fini par céder … M’ont collé la nuit … Moi, ça m’allait … La nuit, t’es peinard. Personne pour t’emmerder. Tout brille ! Les lumières, la console, le micro, les cartouches, les disques ... A se croire dans un cockpit. Aviateur ... Alors, tu planes. De minuit jusqu’à six heures.

Cinq mois comme ça, sans débander. Du lundi au vendredi, à Limoges, en après-midi. Et les nuits du samedi au dimanche et du dimanche au lundi, à Paris. Comme on dit, ça y mettait du beurre dans mes épinards … Mais j’avais pas le temps. De dépenser quoi que ce soit. J’avais le temps de rien. Sinon de bosser.

En septembre, ils m’ont proposé de rester. Adieu Limoges ! …
Je prenais pension dans cet hôtel sordide de la rue de Sablonville … Y déposais le peu que je possédais : des bibelots, des photos, quelques fringues, une guitare, des bouquins, voilà ; des souvenirs.
J’avais signé pour une saison, un an de nuit, à dormir le jour, une vie décalée, sans grand sens.

Me souviens du premier soir. Avenue du Général de Gaulle. Au 143, je crois ... Je préparais l’émission, les textes, les micros, quand il est arrivé … Un grand mec, dépassant le mètre quatre-vingt. C’était un des trois responsables de Fun Radio .. Il s'est avancé vers moi, souriant bizarrement, m’a tendu la main et a dit :

- Alors c’est toi, le nouveau de la grille ?

J’ai répondu bêtement que oui, sans savoir quoi ajouter de plus.

Je n’aimais pas cette façon qu’il avait de me déshabiller du regard. Comme s’il cherchait quelque chose … Mais quoi ?
Oh, c’est vrai, j’avais une drôle d’allure. Un vieux perfecto. Des cheveux partout. Un peu à la Robert Smith. Un reste de musique, de scènes, d’ivresse. Ces années heureuses. Il m’en restait l’apparence.

Je devais pas correspondre. J’avais pas le profil ... Voilà, ce qu’il devait penser, ce grand type. En vrai, c’était assez pénible .. Mais ça l’a toujours été .. Toujours, j’eus des rapports malaisés avec ce que l’on nomme la hiérarchie … Jamais, nous ne serons du même monde.

Il me souhaita bonne chance, enfin quelque chose comme ça, puis, alors qu’il se dirigeait vers la porte du studio, il revint vers moi, sortit de sa poche une enveloppe, et me demanda si je voulais bien la garder. Que là où il allait, il n’en avait pas besoin. Que ça l’encombrait. Voilà … Et, il la récupérerait, demain, dans la soirée. D’accord ?

- Je peux compter sur toi ? Tu peux me rendre ce service ? Me demanda-t-il

Que pouvais-je bien lui répondre ? … J’étais mal à l’aise, cette requête me semblait curieuse, inattendue, suspecte …

Pourtant, je l'ai prise, son enveloppe, et compris instantanément ce qu’elle contenait. Je le sentais frissonner dans mes doigts … Et lui, qui souriait encore.

- Je peux compter sur toi, hein ?

De l’argent, voilà ce qu’il y avait dans cette putain d’enveloppe ! Des pièces de monnaie. Des billets, aussi … Combien ? Je ne sais pas … Je l’ai posée, n’y ai plus touchée. De toute la nuit.

Ce type m’avait confié du pognon pour me tester … Stupéfait, j’étais .. Et triste, aussi. Infiniment triste ... Ah, j’en revenais pas ! .. Bon sang ! .. Qu’est-ce qu’il croyait, cet escogriffe dans son beau costume ? .. Que j’allais lui carotter un bifton ou deux, ni vu, ni connu ? .. Quel salaud ! Ah mais, quel enfoiré ! Mais comme c’est grossier ! Dégueulasse ! Et encore, j’ai pas les mots. Je les trouve pas, tellement c’est inqualifiable. A vomir ..

Voilà comment elle a commencé mon aventure parisienne. Par une saloperie … Mais au moins, j’étais comme affranchi. Sur ce milieu … Ouais, j’étais fixé … Fallait rien attendre. Prendre ce qu’il y avait à prendre, l’essentiel : ce plaisir si particulier de jacter dans un micro. Et rien d’autre.
Non, vraiment : rien d’autre !

Sinon, c’est souffrir.
Pour pas grand chose ..


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